REFLEXIONES SOBRE EL KEMALISMO TURCO

Réflexions sur le kémalisme turc:

une forme de dictature acceptée par l'extrême-libéralisme occidental?

Josef SCHÜSSLBURNER:

Dans une longue étude sur la Turquie et les rapports entre ce pays et les Etats-Unis, Josef Schüsslburner constate que le monde politique européen, et allemand en particulier, ignore tout des ressorts de la politique turques, des mythes qui la sous-tendent, etc. C'est avec l'objectif de rompre avec cette détestable tradition d'ignorance qu'il a publié son étude sur la Turquie dans les colonnes de la revue Staatsbriefe, dirigée par Hans-Dietrich Sander. Nous en publierons quelques fragments, les plus significatifs pour comprendre la stratégie de Brzezinski et nous aider à la réfuter.

La République turque trouve ses origines dans la prise du pouvoir de Mustafa Kemal (dit "Atatürk"), qui s'est déroulée en parfaite légitimité démocratique. En effet, lors des élections pour le nouveau parlement turc, en 1919, le Mouvement de Libération Nationale, qu'il dirigeait, avait obtenu 2/3 des voix. Après l'arrestation et la déportation de tous les membres du Parlement par les forces d'intervention britanniques, un parlement réduit au minimum légitimise, par la force des choses, un exercice dictatorial du pouvoir à partir de 1921, l'assassinat d'Atatürk, qu'avaient planifié les services secrets britanniques, ayant échoué.

La forme kémaliste du pouvoir a trouvé son expression juridique dans la constitution du 20 avril 1924. D'après l'article 2 de cette constitution, la "République", telle que décrite dans l'article 1, s'entend comme "républicaine, nationaliste, populaire, interventionniste, laïque et révolutionnaire". Dans l'article 2 de la constitution de 1961, les termes "interventionniste" et "révolutionnaire" sont remplacés par l'expression "Etat de droit social" (1), le terme "nationaliste" par le terme "national" et le terme "populaire" par "démocratique" (2). Ces caractéristiques déterminent le contenu idéologique du Parti Populaire Républicain, qui, sous Atatürk, était le seul parti unitaire toléré; le passage au pluripartisme, dont les étapes avaient été inaugurées par Atatürk lui-même, s'est effectué d'abord par un système bipartite dirigé, puis par l'interdiction du parti concurrent, notamment le Parti Libéral-Républicain; en 1946, cette interdiction est levée et le parti ré-autorisé se tourne vers la social-démocratie européenne. Les éléments idéologiques du kémalisme sont dirigés contre l'universalisme islamique et ottoman et veulent remplacer celui-ci par un Etat national turc laïque.

L'idéologie d'Atatürk peut se décrire comme un avatar des doctrines du philosophe progressiste français Auguste Comte (1798-1857), que l'on a résumées sous l'appellation de "positivisme". Au cours de l'histoire contemporaine, le terrain d'expérimentation principal de ce "libéralisme collectiviste" (que des libéraux pure eau comme Hayek considéreront comme une forme de "constructivisme") a été l'Amérique latine (3). Les formes de domination, qui y correspondent, pourraient se classer dans la catégorie de l'"extrême-libéralisme" (4), car elles reposent sur l'acceptation de la nécessité d'une dictature militaire, pour imposer, par des mesures de coercition étatiques, l'européanisation ou l'occidentalisation du pays. Le processus de démocratisation, qu'il convient, dans cette optique, de mettre en ¦uvre par des moyens dictatoriaux, doit en théorie s'achever au moment où le pays adopte un système constitutionnel calqué sur celui des Etats-Unis.

Les objectifs que se fixent eux-mêmes les tenants de cette idéologie correspondent très souvent avec les intérêts de la puissance américaine; nous obtenons alors une constellation politique comme celle de la dictature de Somoza au Nicaragua (5), dont les soutiens étaient le Parti Libéral et les Etats-Unis. Dans le cas de la Turquie, un lien similaire est perceptible, où la politique intérieure et la politique extérieure coïncident toutes deux avec les intérêts américains, et cela dès le départ, car Atatürk était prêt à accepter un mandat américain sur la Turquie (6).
Cette concession d'Atatürk valait seulement pour la région arménienne qui aurait dû être administrée par les Américains; Atatürk a joué là avec brio car, dans le cadre de la SdN, les puissances impérialistes classiques, la Grande-Bretagne et la France, avaient voulu s'emparer de cette région. En demandant une intervention américaine, Atatürk a empêché la cession d'importantes parties du territoire turc actuel (7).

Par ailleurs, les Etats-Unis, jusqu'à nos jours, ont toujours pris toutes les mesures qu'il fallait pour soutenir les militaires turcs, qui se donnent pour objectif d'occidentaliser le pays, même quand ces militaires ont suspendu le processus démocratique dans l'intérêt de ce "positivisme" (de cet "extrême-libéralisme"). Rappelons dans cette optique les putschs militaires du 27 mai 1960 et du 12 septembre 1980, de même que leur prise du pouvoir "froide" de 1971 à 1973 et en 1997. Lors de cette dernière période militaire et dictatoriale, le Premier ministre islamiste Erbakan a d'abord été contraint de renoncer à un point de son programme qui réclamait de quitter l'OTAN; ensuite, il a été obligé d'abandonner les affaires; finalement, son parti, le "Parti du Bien-Etre" a été interdit avec l'appui du tribunal constitutionnel.

Le caractère extrémiste de cette forme de pouvoir se justifie de la même façon que la dictature. Elle est démocratique en théorie, mais pour asseoir cette démocratie toute théorique, elle argue de la nécessité de la manière forte, en rendant notamment la population autochtone responsable de son "retard"; elle prétend que cette population est incapable de vivre et de faire fonctionner la démocratie. Raison pour laquelle il faut annoncer des "temps nouveaux", brisant définitivement avec le passé, comme l'avait déjà préconisé le "libérateur" Simon Bolivar. Pour imposer ces "temps nouveaux" envers et contre les réflexes de la population autochtone, il faut la remplacer par des immigrants.

Tandis que la variante sud-américaine du "positivisme" préconisait l'arrivée massive d'immigrants "aryens" venus d'Europe, pour qu'ils se substituent à la population amérindienne, Atatürk favorisait l'immigration de populations balkaniques marquées par le passé turco-ottoman; c'est ainsi que 5% de la population turque actuelle descend de Bosniaques immigrés). Atatürk a ainsi inauguré les déplacements forcés de populations, créant le précédant qui allait justifier les déportations des populations allemandes après la seconde guerre mondiale. Dans le cas de la Turquie, un demi million de musulmans vivant en Grèce a été échangé contre 1,2 millions de Grecs qui durent quitter le territoire actuel de la Turquie. Déjà, sous le gouvernement "jeune-turc", le "Comité pour l'Unité et le Progrès", dans la phase finale de l'Empire ottoman, avait encouragé le génocide d'environ 1,5 million d'Arméniens, au nom de cet "extrême-libéralisme". Enfin, le peuple "turc", ainsi composé et recomposé, au nom de l'idéologie aryaniste et
européiste (qui a souvent été la même en Europe avant la guerre), a été considéré, par décret, comme étant le descendant des Hittites indo-européens, dont on redécouvrait, au même moment, les sites archéologiques en Anatolie.

La réforme linguistique, notamment l'introduction de l'alphabet latin, a fait de la langue turque du temps des Ottomans une langue quasi étrangère pour les Turcs actuels. Dans de telles conditions, l'Empire ottoman a été interprété par l'historiographie kémaliste comme une domination "arabo-islamique", dont les Turcs ont été libérés grâce aux actions politiques d'Atatürk. Enfin, pour couronner le tout, les puissances occidentales rendent les Kurdes, et non pas les Jeunes Turcs, responsables du génocide perpétré contre les Arméniens (8). De cette façon, il devient "licite" de priver les Kurdes de leur droit à l'auto-détermination, alors que celle-ci leur avait été promise par les Alliés occidentaux, pour les inciter à participer à l'élimination de l'Empire ottoman. La nouvelle "République turque" profite de ce tour de passe-passe particulièrement hypocrite, en s'appropriant idéologiquement les Kurdes indo-européens, en les baptisant "Turcs des montagnes", [ndlr: tout en se réclamant des Hittites indo-européens qui n'étaient pas TurcsS].

Josef SCHÜSSLBURNER.
(texte issu de Staatsbriefe, n°7/8-2001; Staatsbriefe, c/o Dr. H. D. Sander, Postf. 14.06.28, D-80.456 München;
http://www.staatsbriefe.de ).

Notes:
(1) D'après la définition d'Ernst Forsthoff, l'"Etat de droit social" constituait la formule utilisée pour convertir la SPD sociale-démocrate en 1918/19 à l'Etat de droit.
(2) Cf. Ernst E. Hirsch, Die Verfassung der türkischen Republik, 1966, p. 83.
(3) A propos du libéralisme latino-américain, cf. N. Werz, Das neuere politische und sozialwissenschaftliche Denken in Lateinamerika, 1992.
(4) Voir à ce propos mon essai paru dans Staatsbriefe sur l'extrême-libéralisme.
(5) Voir à ce sujet la monographie de Knut Walter, The Regime of Anastasio Somoza 1936-1956, 1993.
(6) Cf. W. Gust, Der Völkermord an den Armeniern - Die Tragödie des ältesten Christenvolkes der Welt, 1993, p. 293.
(7) Le territoire résiduel que les puissances impérialistes occidentales voulaient laisser à une "Turquie" autonome est représenté dans une carte du livre de Peter Scholl-Latour, Allahs Schatten über Atatürk - Die Türkei in der Zerreißprobe, 1999 - après la page 208, cette carte est la seconde imprimée dans le livre.
(8) Cf. U. Steinbach, Geschichte der Türkei, 2000, p. 102.


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