LA MARCHA DE RADETZKY
La crisis politica de las derechas nacional-liberales en Austria.

Entretien avec le Dr. Jörg HAIDER L'avenir politique de l'Autriche

Propos recueillis par Andreas MÖLZER


AM : Dr. Haider, pour la première fois depuis seize ans, l'Autriche connaîtra des élections pour le "Conseil National" (Nationalrat) et vous n'êtes pas candidat en tête de liste pour la FPÖ. Nous avons derrière nous une campagne électorale très importante ‹je dirais même dramatique‹ dans la mesure où elle débouchera sur une votation capable de transformer le paysage politique de fond en comble. Où ira l'Autriche après le 24 novembre ?

JH : Cela dépendra d'une chose : les forces qui visent à défendre le système réussiront-elles à affaiblir la FPÖ de façon telle qu'une nouvelle édition de la coalition démocrate-chrétienne/socialiste gouvernera le pays? Je pars personnellement du principe qu'une telle coalition s'avèrera, à terme, plus dangereuse qu'une coalition entre les socialistes et les écologistes. Une éventuelle réédition de la coalition démo-chrétienne/socialiste, au niveau fédéral, ne signifie pas seulement un retour au système de la corruption, comme nous l'avons connu pendant des décennies en Autriche, et que nous, les ³Freiheitlichen², avons brisé, mais signifiera surtout une concentration de puissance qui s'arrangera pour changer le système électoral autrichien, pour le remplacer par un système à tendance majoritaire, pour éviter que, dans l'avenir, un parti challengeur ne prenne de l'ampleur, comme l'a fait la FPÖ à partir de la moitié des années 80, pour culminer à la fin des années 90; un tel "challenge" ne sera plus possible.

AM : Donc une grande coalition démo-chrétienne/socialiste signifiera le retour à la proportionnalité totale des charges, postes, etc., répartis entre les créatures politiciennes des grands partis, à l'exclusion de tous les autres citoyens, en dépit de leurs mérites et de leurs compétences professionnelles ?

JH : Nous avons pu constater, pendant le temps où nous avons participé au dernier gouvernement entre les démocrates-chrétiennes et nous, les ³Freiheitlichen², que ce système partitocratique demeure très vivant. Prenons l'exemple de Reinhart Gaugg (qui est le dirigeant des associations "freiheitlichen" des travailleurs) dans le système des assurances sociales; n'importe quel observateur, qui connaît le système un tant soit peu, doit avoir clairement perçu que même un gouvernement ne peut imposer un mandataire important des "Freiheitlichen" parmi les 29.000 employés du système des assurances sociales établis par les socialistes et les démocrates-chrétiens. Cet exemple nous montre la solidité de ces coalitions formées par les partis de l'établissement. Nous pouvons dès lors nous imaginer ce qui nous attend si nous avons de nouveau, au niveau parlementaire, une majorité composée de ces gens-là, qui feront en sorte de transformer définitivement le mode de scrutin, afin de favoriser leurs desseins ad infinitum : le mouvement des Verts et le nôtre, celui des ³Freiheitlichen², connaîtront alors l'exclusion définitive hors des assemblées du peuple autrichien. Nous serons confrontés à une situation à l'anglaise. Là-bas, ce sont soit les travaillistes soit les conservateurs qui sont au pouvoir, mais tout le spectre politique, varié, qui se situe entre ces deux pôles cesse d'exister politiquement. Une telle situation n'est pas démocratique et exclut de larges strates d'électeurs de la représentation.

AM : Dans ce cas, les trois années de participation de la FPÖ au gouvernement n'ont rien changé qualitativement à cette situation?

JH : De fait, elles n'ont pas pu changer grand chose. Nous avons tenté de changer la politique autrichienne, gentiment, mais, pour l'essentiel, nous n'avons pas réussi à démocratiser le système ni à infléchir raisonnablement la vie politique autrichienne dans le sens d'une démocratie normale. Il suffit d'observer le domaine de l'assurance sociale dans son ensemble et le système bien rigide des chambres syndicales et des associations socio-économiques, où démo-chrétiens et socialistes se sont retrouvés côte à côte pour empêcher l'éclosion d'un véritable printemps politique; leurs poids dans ces institutions s'est avéré inamovible. J'imagine, avec anxiété, que les temps reviendront, où des majorités absolues seront à nouveau possibles. Et, quand il y a des majorités absolues, trop solidement bétonnées, il ne reste rien aux challengeurs politiques, à ceux qui font véritablement fonctionner les démocraties.

AM : Les anciennes coalitions SPÖ-ÖVP trouvaient leur ciment dans la répartition au pro rata des postes politiques, en tous domaines, et dans la corruption et le népotisme; cette situation, inacceptable d'un point de vue démocratique, a fait que la FPÖ a attiré tant d'électeurs et les a rassemblés sous sa houlette. Il y a désormais des bruits qui courent et disent que le gouvernement du changement n'a pas été exempt de telles tentations. L'électeur aurait-il troqué Satan contre Belzébuth?

JH : A distance, je ne peux en juger. Mon impression est la suivante : je pense que, dans le système politique de la Seconde République, la FPÖ n'a pas eu d'ancrage véritable et n'a pas eu, à sa disposition, suffisamment de personnes ‹et de personnalités‹ pour avoir, ne fut-ce que la tentation, de mener une politique conséquente d'occupation des places. Cependant l'ÖVP démocrate-chrétienne a exploité ce vide avec grande habilité; l'ÖVP, qui était devenu le plus faible des trois partis en course en 1999, a pu acquérir, par le gouvernement ÖVP/FPÖ, un surplus de pouvoir réel et de fonctions dirigeantes, si bien qu'elle doit en avoir engrangé davantage qu'auparavant. Voyez : du plus haut sommet de l'Etat, avec le Président de la République ‹qui n'est certes pas un ami du Chancelier fédéral‹ jusqu'à la base, dans les chambres syndicales et professionnelles, dans les associations socio-économiques, ainsi que dans la majorité des Länder de la fédération autrichienne : tout est aux mains des affiliés de l'ÖVP!

AM : Estimez-vous qu'une coalition entre l'ÖVP et la FPÖ a encore du sens?

JH : Elle n'aurait de sens que si nous parvenions à nous entendre pour poser les jalons concrets d'une réforme en profondeur du système politique. Car je crois que cela devrait être fixé clairement et en détail dans un programme de gouvernement. En effet, dans la coalition qui va maintenant à sa fin, nous n'avons pas vraiment débattu de la question : nous n'avons pas fixé les critères objectifs qui auraient dû s'appliquer au recrutement des fonctionnaires, à la répartition des postes, à commencer par les écoles et l'administration publique; en fait, l'application de critères faussement objectifs, illusoires, n'a pas contribué à améliorer les choses.
[Š].

AM: Pouvez-vous nous dire un mot sur une éventuelle coalition rouge-verte : si l'Autriche finit par avoir un gouvernement de ce type, comment voyez-vous l'avenir immédiat de la République?

JH : Je ne vois là aucun problème, parce que je crois qu'une telle hypothèse est irréaliste. Car les principales forces à l'¦uvre au sein du parti socialiste autrichien visent à recréer une grande coalition avec les démocrates-chrétiens, car, dans tous les cas de figure, c'est la façon la plus facile de gouverner. Les deux formations principales de l'échiquier politique autrichien se partageront le pays et reprendront la population sous leur contrôle: des enseignants aux fonctionnaires, des employés des assurances sociales au personnel hospitalier.

AM : Quel avenir voyez-vous pour le projet, largement débattu depuis cet été, d'une coopération entre les forces démocratiques de droite à l'échelon européen?

JH : Je pense que l'élimination de la FPÖ de la participation au gouvernement autrichien s'est déroulée dans des circonstances étranges, où les actes de trahison ne sont pas à exclure, à moins qu'il y ait eu un ordre, donné quelque part à Bruxelles, pour expulser le plus rapidement possible les mouvements démocratiques de droite de tous les postes à responsabilité. Nous avons pu observer une situation analogue aux Pays-Bas, où, à la suite de vicissitudes aventureuses, on a torpillé depuis Bruxelles la nouvelle coalition en place, afin de chasser le mouvement démocratique de droite de Pim Fortuyn du gouvernement néerlandais. En bout de course, seuls pourront se maintenir ceux qui s'adapteront complètement au système en place et ne feront plus de vagues. La même règle sera d'application en Italie, où le processus d'adaptation de la Lega Nord et de l'Alliance Nationale se poursuivra, car, plus que probablement, la même centrale occulte de Bruxelles et les centrales du pouvoir réel en Italie même tentent, en y consacrant énormément d'argent et en y déployant une formidable stratégie persuasive, de liquider une fois pour toutes ces mouvements politiques du centre-droit.

AM : Resterez-vous à la disposition des groupes politiques qui partent du principe que vous avez été et restez le moteur principal de cette grande idée de coopération entre partis de droite partout en Europe?

JH : S'il y a une chose qui me paraît absolument décisive, c'est la suivante : il faut que dans la tête des citoyens germe et mûrisse la conviction que nous avons besoin d'un vaste espace de démocratie et que le système pseudo-démocratique aujourd'hui dominant n'est jamais qu'une caricature et une mutilation de la démocratie. Ma décision dépendra aussi de ce que nous serons capables de faire au niveau européen.
Si les citoyens européens veulent vraiment d'une Europe citoyenne, alors ils doivent clairement exprimer leur volonté et, s'ils ne le font pas, ils ne devront pas se plaindre, plus tard, d'être sans cesse confrontés à des structures autoritaires et d'être dominés par une caste de politiciens de moyenne ou de piètre envergure.

(entretien paru dans "Junge Freiheit", Berlin, n°48/2002)

L'entrée de la Turquie dans l'Union Européenne :
Non-sens géopolitique ou exigence américaine ?

Par Alexandre del Valle
Chercheur au Centre de Recherche Géopolitique


Conséquence directe de la guerre du Kosovo et du renforcement de l¹hégémonie américaine et de l¹Otan en Europe, les quinze ont officiellement reconnu, à l¹occasion du Conseil Européen d¹Helsinki des 10-13 décembre 1999 puis du sommet de Nice de décembre 2001, la candidature de la Turquie à l¹entrée dans l¹Union Européenne, Ankara ayant désormais le statut de candidat officiel à l¹adhésion, statut qu¹elle revendiquait sans succès depuis 1963. Aussi la plupart des chefs d¹Etats et dirigeants européens se félicitent-ils de cette nouvelle phase de la politique d¹élargissement de l¹Union. Pour Jacques Chirac, " la Turquie est européenne par son histoire, sa géographie et ses ambitions ". Considérant cette première comme une victoire politique personnelle, le Premier Ministre turc Bulen Ecevit a tenu, à l¹issue du sommet, une conférence de presse des plus optimistes : " la voie est ouverte vers une adhésion pleine , même si je suis bien conscient qu¹il y a du chemin à accomplir(Š) je suis convaincu que mon pays adhérera à l¹Union Européenne dans une période de temps bien plus courte que prévu ", grâce aux réformes en cours. Mais on peut se demander si les professions de foi " démocratiques " des dirigeants turcs, de Tansu Ciller à Bullen Ecevit, ne consistent pas surtout à désamorcer la récurrente réticence européenne. Aussi le refus catégorique, de la part d¹Ankara, de reconnaître le génocide arménien- comme en a témoigné l¹hystérie collective provoquée en Turquie suite au vote, par le Parlement français en juin 1998, d¹un projet de loi visant à reconnaître ce génocide-, la multiplication des mesures ségrégationnistes à l¹encontre des chrétiens de Turquie, ainsi que les persécutions récurrentes des populations kurdes ou alévies, confirment la nature ambivalente et violente de la Turquie nationaliste moderne. Chaque année, des chrétiens, assyriens ou chaldéens, des kurdes et des chiites alévis ( représentant 25% de la population) quittent la Turquie pour échapper à la dictature. Avec près de deux millions d¹alévis, et surtout forte de onze millions de kurdes victimes d¹une persécution d¹une rare violence, sans parler des millions de musulmans turquisés descendants d¹esclaves et de fonctionnaires européens, principalement grecs, la Turquie est une nation hétérogène qui n¹a d¹autre solution, pour perdurer, que d¹imposer à ses minorités une identité islamique et pantouranienne en grande partie reconstruite et fictive. En acceptant la candidature turque, on peut se demander si les responsables européens et les hauts fonctionnaires de la Commission de Bruxelles sont conscients qu¹ils ont probablement signé, par cet acte géopolitiquement incohérent, la mort civilisationnelle et stratégique de l¹Union Européenne avant même sa pleine réalisation.

En dépit du fait que la Turquie fait partie de l¹Otan, de l¹OSCE et du Conseil de l¹Europe, les Etats européens n¹ont aucunement intérêt à intégrer en leur sein un Etat qui comptera dans quelques décennies plus de 100 millions de musulmans. Pour ce qui est de l¹argument commercial, celui-ci est peu convaincant dans la mesure où la Turquie a déjà le statut de pays associé à l¹UE, qui permet des échanges sans entraves de part et d¹autre. De nombreux Etats industrialisés ( Etats-Unis, Etats membres de l¹AELE, etc ) ou sous-développés ( pays ACP signataires des accords de Lomé) commercent avec l¹Union Européenne en vertu d¹accords de libre-échange, préférentiels ou d¹union douanière sans jamais espérer être jamais reconnus comme candidats officiels . La non-entrée de la Turquie dans l¹Union, contrairement à ce qu¹assène une certaine pensée atlantiste hégémonique, n¹est aucunement une nécessité vitale pour l¹intérêt de l¹Europe. Ce sont donc des raisons politiques et philosophiques, issues des valeurs anglo-saxonnes, libre-échangistes, inscrites dans la Charte Atlantique et contenues dans l¹esprit de l¹OMC et de l¹AMI, organisations d¹ailleurs de plus en plus discréditées depuis l¹échec de Seattle fin 1999, qui justifient l¹acceptation, par les européens- sous les fortes pressions américaines ­ de la candidature d¹Ankara.

Dans un article retentissant paru dans le journal Le Monde du 4 mars 1997, l¹ancien conseiller de François Mitterand, Jacques Attali, atlantiste patenté, justifie la candidature turque, mettant sévèrement en garde les responsables français : "Si la France et l¹Europe décident de s¹affirmer comme un club chrétien , elles devraient se préparer à l¹affrontement avec un milliard d¹hommes, à une véritable guerre de civilisations. Avec en prime, en France, une guerre civile. Car la France, en raison de ses choix géopolitiques antérieurs, est une nation musulmane ; l¹islam est la religion de plus de deux millions de citoyens français et du tiers des immigrés sur son sol ". Dans un rapport qui lui a été commandé par le Ministre des affaires étrangères sur le devenir de l¹Europe, remis fin juillet à Monsieur Védrine, Mr Attali appelait une nouvelle fois la France- dans la même rhétorique coercitive- à " promouvoir ce qu¹elle ne peut plus éviter ". On remarquera que la formulation de d¹Attali est tournée de telle manière qu¹aucune autre issue ne semble envisageable, sous peine de guerres et de malheurs inévitables, alors que la fin du Xxème siècle a amplement démontré que les conflits civilisationnels les plus sanglants, et autres guerres civiles ethno-religieuses endémiques, surviennent le plus souvent à l¹intérieur d¹Etats souverains ou de Fédérations où vivent des peuples de civilisation ou de religions différentes (Liban, Ethiopie, Soudan, ex-Yougoslavie, Inde-Cachemire, Indonésie, etc). La démonstration de l¹ancien conseiller de Mitterand est en définitive une "représentation " forgée pour justifier l¹hétérogénéisation civilisationnelle de l¹Europe, qu¹implique l¹entrée éventuelle de la Turquie dans l¹Union, et acculer les Européens conscients de cette anomalie à accepter, par résignation, ce qui est présenté comme un fait inéluctable.
E n ce qui concerne les valeurs "occidentales "auxquelles s¹identifie Bruxelles : laïcité, droits de l¹homme, mondialisme, libéralisme économique et philosophique, séparation des pouvoirs militaires et politiques, démocratie, respect des minorités ethno-religieuses, etc, il est clair qu¹Ankara " devrait concentrer ses efforts ", contraintes déjà fixées lors du sommet de Copenhague en 1993 et qui semble n¹avoir été aucunement suivi d¹effets : droits de l¹homme ,en particulier des populations kurdes du sud-est anatolien, abolition de la peine de mort, question de Chypre, rôle exorbitant de l¹armée ,etc. Dans sa préface au livre de Vittorio Sanguinetti sur l¹élargissement de l¹Union européenne, Danielle Mitterand écrit : "notre politique turque est une politique à courte vue (Š). Ceci a conduit nos dirigeants européens à admettre l¹entrée au sein de l¹union douabière européenne (1995), de ce pays dirigé par une dictature militaire et adepte de la torture. Est-ce raisonnable d¹intégrer dans un continent limité et bien défini(depuis des siècles) des nations qui n¹en font partie ni géographiquement, ni historiquement et qui bafouent les principes fondateurs de l¹Union ? L¹Union Européenne est-elle encline à courir le risque d¹accepter en son sein un facteur de déstabilisation pour la cohésion européenne ? ". Les violentes manifestations anti-italiennes, anti-françaises et anti-européennes occasionnées en Turquie à la suite de l¹arrestation à l¹aéroport Fiumicino à Rome, du leader kurde Abdallah Oçalan, le 12 octobre 1998, et après le vote de l¹Assemblée nationale française visant à reconnaître officiellement le génocide arménien (juin-juillet 1998), permettent de comprendre comment y sont réellement perçus les Européens et de quelle façon Ankara interprète les valeurs occidentales et européennes auxquelles elle prétend adhérer. Le 15 février 1999, Abdullah Oçalan sera arrêté au Kenya par les services secrets turcs épaulés par la CIA ,et extradé vers la Turquie, après avoir été abandonné par les gouvernements italien, allemand et grec, incapables de résister aux menaces d¹Ankara en constituant un front du refus avec les autres membres de l¹Union Européenne, ce contre quoi la Turquie n¹aurait rien pu faire. " La Turquie a remporté la partie, commente l¹ambassadeur Sergio Romano, elle a certainement bénéficié de l¹appui des Etats-Unis ". Pour le professeur Giorgio Mussa, spécialiste du monde islamique et consultant auprès de l¹Union Européenne, cet épisode " démontre la soumission stratégique et psychologique de l¹actuelle Union Européenne à la stratégie d¹islamisation et de libanisation forcée du continent orchestrée par la Turquie avec l¹appui et la bénédiction des Etats-Unis ".

Dans les discours publices et les sommets européens, notamment celui de décembre 1999, fortement marqué par les évènements du Kosovo et de Tchétchénie, où des peuples musulmans turcophiles ont maille à partir avec des Slaves orthodoxes, les responsables européens, pour la plupart fervents atlantistes, se font les porte-paroles du discours apparemment pro-européen des responsables turcs. Mais chacun reconnaît, in petto, que la demande turque d¹adhésion à l¹Union Européenne est motivée par des intérêts économiques et stratégiques (logique de l¹OTAN, lien avec les Etats-Unis, retour dans les Balkans,etc) zt qu Œelle est étroitement liée à la stratégie américaine d¹hétérogénéisation de l¹espace géo-civilisationnel européen. En aucun cas, la Turquie, dont à peine 6% du territoire se trouve sur le sol européen, et dont la culture, l¹origine géographique et la religion sont extra-européennes, ne s¹identifie à l¹histoire de la civilisation européenne, surtout depuis la chute du mur de Berlin, qui permit à Ankara de s¹implanter dans les républiques musulmanes de l¹ex-URSS, aujourd¹hui indépendantes. Si la Turquie entre un jour dans l¹Union Européenne, c¹est principalement parce que les Etats-Unis, à travers l¹OTAN, comptent ainsi étendre leur influence et leur hégémonie en Eurasie. Indéniablement, il existe un véritable lobby pro-turc au sein de l¹Administration et du Parlement européens, lobby constitué au sein de la frange la plus atlantiste et pro-américaine des partis politiques européens( centristes, démocrates-chrétiens, conservateurs). Depuis les années soixante, Washington exerce en effet sur l¹Union Européenne des pressions constantes pour l¹amener à admettre en son sein la Turquie, présentée comme " un Etat laïque et pro-occidental "(Z. Brzezinski), voire même, depuis les guerres du Golfe et d¹ex-Yougoslavie, " occidental "tout court, d¹après l¹acception américaine et otanesque du terme " Occident ". D¹après Brzezinski, " l¹Amérique devrait profiter de son influence en Europe pour soutenir l¹admission éventuelle de la Turquie au sein de l¹Union Européenne, et mettre un point d¹honneur à la traiter comme un Etat européen(Š).Si la Turquie se sent exclue de l¹Europe(Š.)elle sera favorable à la montée de l¹islam, qui la rendra susceptible d¹opposer son veto, par rancune, à l¹élargissement de l¹OTAN et l¹incitera à refuser de coopérer avec l¹Occident dans sa volonté de stabiliser et d¹intégrer une Asie centrale laïque dans la communauté internationale "( Le grand échiquier- Bayard ­ 1997).On retrouve, dans ces propos on ne peut plus explicites, les principales raisons qui poussent Washington à exercer des pressions sur Bruxelles pour que l¹Union admette en son sein la Turquie : premièrement, le rôle clé de la Turquie dans le processus d¹occidentalisation et de contrôle, pour le compte des Etats-Unis, des nations turcophones et musulmanes de l¹ex-URSS, détentrices d¹importantes réserves d¹hydrocarbures et zones de passage des futurs oléoducs et gazoducs. Deuxièmement, le fait que la Turquie- Etat pivot selon Brzezinski- constitue plus que jamais, depuis les guerres du Golfe et d¹ex-Yougoslavie, le pilier sud de l¹OTAN, pièce maîtresse de l¹Organisation Atlantique depuis la Méditerranée jusqu¹aux frontières de la Russie. Aussi l¹aire turcophone confère-t-elle à Ankara une profondeur stratégique noeudale et un statut géopolitique incontournable pour les Etats-Unis, qui ne peuvent compter, pour l¹heure, sur aucun autre " Etat-pivot " d¹envergure comparable, tant en Eurasie qu¹au Moyen-Orient, l¹Arabie saoudite n¹étant pas un Etat-pivot, Israël étant moins stratégiquement utile, et l¹Iran n¹étant pas (encore) fidélisée. De son côté, la Turquie exerce continuellement des pressions sur les chancelleries européennes et américaines, rappelent que son engagement au sein de l¹OTAN aux côtés des " Alliés " occidentaux, lors des guerres du Golfe et de Yougoslavie, mérite quelques " contreparties ". Au cas où l¹Union Européenne persisterait à refuser la candidature turque, ce qui était le cas depuis 1963, Ankara a donc intelligemment brandi la menace d¹un veto à l¹entrée des PECO (pays d¹Europe centrale et orientale) dans l¹OTAN pour " convaincre " les Européens, embarrassés, mais prisonniers de l¹Atlantisme, de l¹accepterŠ " Les Etats-Unis doivent d¹abord promouvoir l¹élargissement de l¹Union Européenne, car cela assurera la stabilité de la partie européenne du continent eurasiatique et permettra d¹étendre le champ couvert par l¹alliance de sécurité atlantique " confirme Brzezinski. 78 jours de bombardements de la Serbie (" guerre du Kosovo "), célébrant à sa manière le cinquantième anniversaire de l¹OTAN et la main-mise américano-germano-turque sur les Balkans, auront eu raison de quarante années de réticences européennes envers l¹entrée de la Turquie dans l¹Europe. Il faut savoir que le lobby pro-turc aux Etats-Unis, avec un budget de 8 millions de dollars, s¹appuie sur l¹action combinée des Agences américaines de relations publiques comme Hill et Knowlton, International Advisers et Mc Auliffe, Kelly, Raffaelli et Semens, soutenues financièrement par l¹ " American League for Exports " et le " Security Assistance ", coordonné par l¹ancien sous-secrétaire d¹Etat Powell Moore et Richard Perle, tuteurs des intérêts des industries de défense et d¹aéronautique américaines. D¹après le diplomate italien Vittorio Sanguinetti, les objectifs du " lobby turc " américain visent, en échange de facilités pour les contrats commerciaux en Turquie, de satisfaire aux principales requêtes diplomatiques d¹Ankara :1) pleine intégration de la Turquie dans l¹Union Européenne ; 2) liberté de man¦uvre dans l¹occupation de nord de l¹île de Chypre ; 3) bloquer toute action visant à reconnaître le génocide arménien (résolution adoptée par le Parlement européen en 1991 mais rejetée par le Sénat américain en 1992) ; 4) laisser libre-cours à la répression anti-kurde. Ainsi l¹action diplomatique pro-turque des Etats-Unis puise-t-elle en grande partie ses sources dans les intérêts du complexe militaro-industriel américain, les ventes en équipements militaires à Ankara ayant représenté plus de 8 milliards de dollars pour les dix dernières années. Mais les raisons de l¹appui américain à l¹admission de la Turquie découlent également de la stratégie américaine d¹affaiblissement de l¹Europe. Ces motivations stratégiques, explique M. Sanguinetti, consistent à " neutraliser l¹autonomie décisionnelle de l¹Europe ", et à " submerger la forteresse Europe au moyen de flux migratoires de travailleurs anatoliens sous qualifiés, dont le niveau d¹ignorance et de pauvreté déstabilisera le marché du travail européen via un chômage endémique et en sapant la base financière de sa sécurité sociale et de ses structures médicales, réduisant les acquis laborieux des syndicats ".

Plus globalement, la Turquie joue, d¹après les stratèges américains, un rôle crucial dans le transport vers l¹Occident du pétrole et du gaz de la Mer Caspienne . Ils interviennent alors sur le trajet des futurs oléoducs, notamment le projet de tracé Bakou-Ceyhan, signé en novembre 1999 à la faveur de l¹embrasement de la Tchétchénie et du Daghestan, ceci permettant aux Turcs, aux Azéris, aux Géorgiens et aux sociétés américaines d¹abandonner le tracé passant par le Caucase nord (Tchétchénie-Daghestan), au profit du projet défendu par la Turquie. C¹est ainsi que lors du sommet de l¹OSCE à Istambul de novembre 1999, Bill Clinton a signé, avec les Présidents Demirel (Turquie), Aliev (Azerbaïdjan) et Chevarnadzé (Géorgie), une alliance dans le Caucase et la Mer Noire constituant un solide verrou anti-russe dont les relais européens seront la Bulgarie (également courtisée par Clinton pour sa position stratégique à côté de la Turquie et son rôle de territoire de transit vers l¹Occident), la Macédoine, occupée par l¹OTAN et à un tiers albanaise, et la Bosnie, véritable protectorat, avec le Kosovo, de l¹OTAN et des Etats-Unis, encore plus que de l¹ONU. En fait, le traité américano-turco-azéro-géorgien scelle l¹imminente mise en ¦uvre du projet d¹oléoduc Bakou-Ceyhan. Les laissés-pour-compte de ce pacte sont l¹Arménie, enclavée dans son réduit caucasien et encerclée par deux puissances musulmanes ennemies, et la Russie, qui perd le contrôle du transport des hydrocarbures de la Caspienne.

En dépit des discours officiels de dirigeants européens, plus enclins à être les bons élèves des Etats-Unis et de l¹OTAN qu¹à défendre les intérêts et la sécurité de leurs nations, maintes raisons devraient conduire les Européens à demeurer sceptiques quant à l¹admission de la Turquie dans l¹Union Européenne.

Du point de vue géographique et civilisationnel, la Turquie n¹appartient pas à l¹Europe

Alors que les Traités prévoient que les pays adhérents aient leur territoire en Europe, plus de 94% du territoire de la Turquie est situé en Asie. Concernant la religion, 99% de ses habitants sont de confession musulmane. Les peuples turcs sont ethniquement issus en majorité de peuplades nomades non-européennes et asiatiques (altaïques) vnues de Mongolie et du Mont Altaï. Enfin, la langue turque n¹appartient pas à la famille des langues dites " indo-européennes ", contrairement aux langues slaves ou même à l¹arménien, au kurde ou au persan. Admettre l¹entrée de la Turquie dans l¹Europe, c¹est supprimer toute cohérence géographique et civilisationnelle à l¹Union Européenne et créer un précédent- grave de conséquences- pour l¹admission de n¹importte quel pays d¹Afrique ou d¹Asie dans l¹Union, le Maroc s¹étant jadis déclaré candidat et les républiques d¹Asie centrale pouvant bientôt être tentées de le faire, surtout depuis qu¹elles sont liées à l¹OTAN ( Azerbaïdjan, Ouzbékistan, Kazakhstan, Turkménistan, etc) . Dans le même temps, on remarquera que la Russie, menacée d¹être suspendue de l¹OSCE et du Conseil de l¹Europe et fustigée par l¹ " Occident " pendant les évènements de Tchétchénie, équivalent- ceteris paribus- de la politique kurde d¹Ankara, est exclue ex ante de l¹Union Européenne, son intégration dans l¹Union douanière n¹étant même pas envisagée, alors que la Turquie en est membre depuis le début des années 90. Nous reviendrons sur ce point et développerons les raisons qui poussent les dirigeants américains et européens à intégrer progressivement dans l¹ " Occident " la Turquie, ancien ennemi héréditaire de l¹Europe, et à considérer simultanément la Russie, nation européenne et chrétienne, grand rival d¹Ankara, comme asiatique et non-occidentale, voire ennemie de l¹ " Occident ".

Depuis Ataturk, la Turquie a connu de nombreuses évolutions et le discours laïque et pro-européen des dirigeants turcs s¹apparente souvent à un instrument de séduction utilisé par une frange de l¹élite turque éduquée à l¹école kémaliste. Loin d¹être majoritaire, le parti kémaliste (CHP) n¹est même plus représenté au Parlement turc, et l¹analyse des programmes TV , des médias et des discours politiques (célébrant constamment les victoires de la Sublime Porte contre les Européens ), permettent d¹affirmer que la Turquie, considérée comme une entité civilisationnelle, n¹est pas pro-occidentale, et encore moins pro-européenne. En fait, la Turquie est un pays à l¹identité ambivalente, profondément tiraillé, " dreaming West, but moving East ", déchirée, comme l¹Algérie, entre le fondamentalisme et la laïcité(déclinante), entre le libre-échange et la Loi islamique, entre l¹ " européisme anatolien " et le pantouranisme réformé teinté de néo-ottomanisme, l¹identité fondamentale de la Turquie demeurant majoritairement centre-asiatique et musulmane. Pour s¹en convaincre, il suffit de lire les commentaires des géopoliticiens turcs qui expriment ouvertement l¹espoir d¹islamiser et de conquérir l¹Europe en entrant dans l¹UE , s¹appuyant sur le fait que, par le truchement de la double nationalité automatique, les 70 millions de Turcs actuels (comprenant tout de même 20 millions de Kurdes) seront très vite 200 millions dès que les peuples turcophones de l¹ex-URSS se seront joints à eux. Commentateur politique du journal turc Turkiye Gazetes , Nazimi Arifi écrivait dans les colonnes de l¹organe des Musulmans bosniaques Preporod : " L¹Europe voit dans la Turquie un pays appelé à compter 200 millions d¹habitants. Dans dix ans, un Européen sur deux sera musulman. La forte natalité chez les peuples musulmans, la migration économique des peuples musulmans vers l¹Europe, la baisse de la natalité européenne, les conversions à l¹islam sont autant de faits que, qu¹elle le veuille ou non, l¹Europe doit admettre "Š

La Turquie fut jusqu¹à une date récente, l¹ennemi principal de l¹Europe

Pendant plus de neuf cents ans, soit jusqu¹au début du vingtième siècle, l¹Empire turco-ottoman constitua une menace pour les nations d¹Europe occidentale et orientale. L¹actuelle Turquie, qui occupe l¹ancien territoire de l¹Empire romain d¹orient de culture essentiellement hellénique, est l¹héritière d¹un empire turco-musulman qui, dès son apparition, menaça, dans leur liberté et leur survie mêmes les peuples européens. Ceux qui préconisent l¹entrée de la Turquie dans l¹Union Européenne et qui affirment qu¹elle est européenne oublient que l¹empire ottoman fût jusqu¹au début du Xxème siècle, le principal ennemi de l¹Europe : en 1389, les Serbes ( aux côtés d¹autres balkaniques chrétiens, y compris albanais) sont écrasés dans les Balkans par les armées de la Sublime Porte. En 1430, c¹est Salonique qui est dévastée, puis en 1453, c¹est finalement Constantinople, la " seconde Rome ", qui tombe, non sans avoir héroïquement lutté contre les envahisseurs turco-ottomans depuis 1422. Aussi, trois jours seulement après la prise de Constantinople, la prière musulmane du Vendredi est dite dans la cathédrale de Sainte-Sophie, immédiatement transformée en mosquée. L¹événement sonnera le glas de l¹Europe et de l¹Asie mineure helléniques. Dans la mémoire collective nationale des Russes et des Orthodoxes en général, la chute de Constantinople demeurera la plus douloureuse défaite civilisationnelle de tous les temps, et c¹est Moscou, " troisième Rome ", qui est, depuis, censée poursuivre la mission politico-spirituelle de l¹Empire romain d¹Orient et défendre la civilisation européo-chrétienne face au " péril turco-islamique ". En 1475, la Crimée est enlevée aux Génois ; en 1480, les Turcs s¹installent au sud de l¹Italie, à Otrante, non loin de l¹Albanie ; en 1521 puis en juillet 1683, Vienne est assiégée. En fait, tout au long du XVIIIème siècle, l¹Europe et la Sublime Porte sont en guerre. N¹oublions pas qu¹en 1836 encore, Athènes, la capitale philosophique de l¹Europe, est attaquée par les Ottomans, et sauvée de justesse par le général Favrier. Comme l¹expliquent Fernand Braudel ou Michel Mollat du Jourdain ; l¹Europe sera en fait " étranglée " par la conquête ottomane de la Mer Noire, du Caucase, des Balkans et de l¹Egypte, coupant de surcroît le continent, tout comme les deux rives chrétiennes de la Méditerranée, en deux, et accentuant ainsi le choc de civilisations qui oppose, jusqu¹à aujourd¹hui les deux Europe, la catholico-protestante et l¹orthodoxe, chacune des deux s¹accusant mutuellement d¹être responsable ou complice de la victoire turco-islamique. Au faîte de la puissance ottomane, l¹Europe se retrouva coincée dans son réduit péninsulaire, ce qui poussa d¹ailleurs Portugais, Espagnols, Hollandais et Anglais à conquérir océans et mers, afin de contourner le verrouillage ottoman. Ajoutons que l¹argument " occidentiste " consistant à accuser les nations orthodoxes de faire de l¹anti-turquisme primaire et de compromette les bons rapports entre l¹Occident et la Turquie, au nom de rancunes historiques isolées, n¹est pas recevable du point de vue historique et géopolitique. En attaquant les capitales européennes, la Sublime Porte ne menaça pas seulement les nations helléniques et slavo-orthodoxes, mais également l¹ " Occident ", paradoxalement censé, aujourd¹hui, d¹après une nouvelle représentation universaliste et anglo-saxonne, englober la Turquie. On est donc loin de l¹époque où le Pape Pie II appelait, dans son manifeste " De Europa ", les Européens à s¹unir contre la menace ottomane et à libérer les Balkans et Constantinople. Au XIXème siècle, encore, le diplomate danois Schmidt-Phiseldeck rédigeait un mémorandum à l¹adresse des chancelleries européennes pour les exhorter à chasser les Ottomans hors des Balkans, à libérer toute la Grèce et à occuper les îles stratégiques du bassin de la Méditerranée orientale(Crète, Rhodes, Chypre). Mais " Albion ", puissance thalassocratique dominante de l¹époque, ne sera pas de cet avis et emploiera toute son énergie pour empêcher les puissances continentales, germaniques ou slaves, à déloger les Turcs des Balkans et des Détroits. Pour les mêmes raisons tenant de la rivalité intra-occidentale entre puissances maritimes et puissances continentales, et pour défendre les mêmes objectifs économiques : jadis le contrôle de la route de la soie, aujourd¹hui celui de la route du pétrole, les puissances anglo-saxonnes ont toujours favorisé la Turquie, pourtant toujours menaçante, au détriment des intérêts stratégiques vitaux à long terme de l¹Europe.
Certes, à partir de 1919 Mustapha Kemal(Ataturk) a réellement tenté de faire de la Turquie un Etat européen laïque déislamisé et occidentalisé, adoptant ainsi l¹alphabet latin et abolissant le Califat. Mais le kémalisme n¹en poursuivra pas moins la politique la politique de " purification ethnique "(génocide arménien, pendant la prelière guerre mondiale ; persécutions des populations grecques d¹Ionie et après la seconde guerre mondiale contre les Kurdes et les Grecs de Chypre du nord. En dépit de la référence constante à l¹ " Occident " et à l¹ " Europe ", la Turquie contemporaine a donc bien opéré une " déseuropéanisation "sanglante et une " turquisation " autoritaire systématique du pays.

Un conflit de valeurs fondamentales

La Turquie ne partage pas plus aujourd¹hui les valeurs démocratiques, libérales et universalistes, personnalistes, de l¹Europe des quize qu¹elle na partageait hier celles ­ traditionnelles (orthodoxes, catholico-protestantes), ou antico-humanistes des monarchies chrétiennes qu¹elle combattait. Aujourd¹hui, comme au début du siècle, sous l¹empire ottoman, les classes dirigeantes turques poursuivent une politique expansionniste comparable à celle des nationaux-socialistes pangermanistes, c¹est à dire reposant sur la conquête d¹un espace vital, au nom d¹une forme racialiste et ethnique de nationalisme, et l¹élimination(par la turquisation ou la mort), voire la purification ethnique des minorités religieuses (chrétiens et alévis) et ethniques autochtones (Grecs, Arméniens, Araméens arabophones, Kurdes, etc), pourtant installés en Turquie bien avant l¹arrivée des premiers envahisseurs turco-mongols. Dépourvue de tradition démocratique, bafouant la valeur suprême de la personne humaine, fondement de la civilisation occidentale, la nation turque contemporaine est successivement passée de la théocratie califale à l¹ultra-nationalisme et au régime militaire semi-dictatorial. L¹armée y représente la principale force politique : elle fait et démet comme elle l¹entend les gouvernements, soit par coups d¹Etat soit par des pressions indirectes(1997). Etrange conception de la démocratie, si la Turquie venait à intégrer l¹Europe, elle serait le seul Etat de l¹Union dont l¹armée a un droit de regard et de veto sur tous les budgets votés au Parlement d¹Ankara. Elle soumet en effet d¹abord son propre budget aux parlementaires et aucun d¹eux ne peut le contester, sous peine d¹être accusé de " haute trahison ". Enfin, les décisions prises par le Ministère de la Défense sont systématiquement subordonnées au chef d¹Etat-major des armées. Forte de 690000 hommes, l¹armée turque est la seconde armée de l¹OTAN et sera bientôt la première armée " européenne ", lorsqu¹Ankara intégrera l¹Union. Dans un contexte de baisse générale des budgets militaires en Europe, est-il bien raisonnable et stratégiquement opportun de permettre à l¹ancien ennemi héréditaire et actuel ennemi principal de l¹Arménie, de la nation kurde, de la Serbie, de la Grèce et de la Russie, de devenir la première puissance démographique et militaire de l¹Union Européenne ? La question mérite au moins d¹être posée, la démarche géopolitique laissant peu de place au hasard et à la crédulité en matière de décisions géostratégiques.

Risques démographiques, économiques et migratoires

La Turquie est un pays de 65 millions d¹habitants(2000), à la démographie galopante( augmentation de 25 millions d¹habitants en moins de 25 ans), à la population peu scolarisée et majoritairement rurale, et au niveau de vie très faible ­ en comparaison de la moyenne européenne, le PIB turc per capita étant de 6350 dollars contre 25200 en France. Certes, le niveau de la Turquie est aujourd¹hui supérieur à celui de la Serbie bombardée, mais le PIB, qui n¹est que l¹expression du revenu annuel, doit être comparé au capital économique et humain existant(infrastructures, niveau de formation, superstructures mentales). Sur ce point, la Turquie s¹avère nettement plus arriérée que n¹importe quel pays de l¹ancien bloc de l¹est. L¹économie y est instable : pour l¹année 1999, le taux d¹inflation s¹est situé aux alentours de 70%(84,6% en 1998). Pour ces différentes raisons et sachant que les salaires et avantages sociaux offerts par les autres pays de l¹Union européenne constituent un formidable appel d¹air, il est fort prévisible que des millions de travailleurs turcs chercheront rapidement à s¹établir à l¹ouest, à la faveur du principe de libre circulation au sein de l¹Union. Inévitablement, cette main d¹¦uvre sous qualifiée et à bon marché risque de faire chuter sensiblement les salaires de base, de provoquer une augmentation du chômage et de ruiner progressivement les sécurités sociales des différents pays. Aussi, la Turquie accordant assez facilement la nationalité turque aux différentes populations turcophones d¹ex-URSS, et Istambul étant devenue la plaque tournante de l¹émigration ­autant que des produits manufacturés- en provenance d¹Asie vers l¹Europe, l¹admission d¹Ankara équivaudrait à ouvrir les portes de l¹Union Européenne à la plupart des populations musulmanes du Caucase , d¹Asie centrale et du Moyen OrientŠCar outre les soixante millions de turcs actuels stricto sensu, ce sont près de cent autres millions de turcophones d¹Asie centrale, bientôt naturalisés turcs à la faveur de l¹unification progressive des pays turcophones, qui frapperont à la porte des capitales européennes.

Alexandre del Valle ( dans l¹ouvrage " Les frontières de l¹Europe " - Editions François-Xavier de Guibert ­ 2002)

Bibliographie d¹Alexandre del Valle :
- Le totalitarisme islamiste à l¹assaut des démocraties occidentales ­ Editions des Syrtes- 2002
- Islamisme et Etats-Unis : une alliance contre l¹Europe ­ Editions L¹Age d¹Homme ­ 1999
- Guerres contre l¹Europe : Bosnie, Kosovo, Tchétchénie ­ Editions des Syrtes ­ 2001


Mikael TREGUELY:

Giscard d'Estaing : un régionaliste européen

Dans le Figaro Economie du 23 mai , l¹ancien Président de la République et actuel président de la convention sur la rénovation des institutions européennes nous a livré son point de vue sur la réforme régionale qui , à son avis, est absolument nécessaire.
Il y a quelques mois , il avait déjà demandé à ce que le projet de loi concernant la Corse soit appliqué à l¹ensemble des régions de France et ce , dans toute son ampleur . En adoptant cette position , le Président se faisait clairement l¹avocat de l¹autonomie régionale . Sur le site Internet de l¹Institut pour la Démocratie en Europe ( dont il est le Président) , il explique qu¹il est convaincu que dans l¹Europe de demain , les régions deviendront le cadre de la vie économique , politique et culturelle le plus important et qu¹il convient donc de donner à ces entités le maximum de libertés et de moyens possibles ; sur ce même site figure un très bon exposé concernant l¹idée fédérale , dans lequel l¹idée d¹autonomie régionale est présentée de manière très favorable.
Dans l¹interview donnée au Figaro , il définit les régions du futur par leur population minimale ( 2,5 à 3 millions d¹habitants) et le budget minimal indispensable pour mener une vraie politique régionale ( 800 millions d¹euros ) ; il considère qu¹il faudra , en conséquence , remanier le nombre ( pour le réduire) et les limites des régions ( il évoque à ce sujet , la réunification des deux parties de la Normandie et Nantes en Bretagne ) . En tout état de cause , il lui semble nécessaire que ce remaniement se fasse par consultation des populations concernées ( référendum local ).
Dans son schéma , les régions disposeraient des pleins pouvoirs dans les domaines suivants :
- l¹éducation jusqu¹au niveau universitaire ( tout en laissant à l¹Etat une mission de définition et de contrôle de la valeur des diplômes)
- la culture et le patrimoine à l¹exception des grands monuments nationaux
- le tourisme et le sport ; les infrastructures routières
- l¹ensemble des compétences économiques , c¹est à dire les relations avec les entreprises et toute la formation professionnelle initiale et continue
- la santé publique dans les limites de sa délocalisation actuelle
Quant aux départements , il faudrait , selon lui, qu¹ils perdent le caractère de collectivité locale et de niveau administratif intermédiaire pour devenir une simple structure de gestion des systèmes de proximité en matière sociale .
Pour ce qui concerne l¹éventualité d¹une Europe des Régions , il considère qu¹elle n¹est pas à l¹ordre du jour parce que les populations européennes ne sont pas prêtes pour cela , l¹attachement aux Etats existants étant encore une réalité puissante dans toute l¹Europe. Son Europe est donc à trois niveaux : la Région , l¹Etat et l¹Union d¹Etats gérant des compétences fédératives ( cette Union ne pouvant pas regrouper dans l¹immédiat ,selon lui , l¹ensemble des pays européens dont bon nombre n¹ont pas la volonté d¹adhérer à une union politique et/ou ne remplissent pas encore les conditions nécessaires à l¹entrée dans cette union ).

Dans un tout autre registre , Valéry Giscard d¹Estaing a pris très nettement position pour un arrêt de l¹immigration extra-européenne. En 1992 , déjà, il avait évoqué l¹invasion de la France par des populations du sud de la Méditerranée ; ce qui lui avait valu d¹être traîné devant un tribunal par SOS-Racisme. Plus récemment , dans son ouvrage intitulé " Les Français ­Réflexions sur le destin d¹un peuple " ( Plon ­ 2000) , il précise sa pensée : " Dans le cas des nouveaux flux migratoires qui proviennent du Maghreb et de l¹Afrique de l¹ouest , ceux-ci participent à une culture et à une religion , celles de l¹Islam, qui affirment leurs identités propres et qui refusent toute assimilation à la culture gréco-romano-chrétienne , qui est la nôtre " . Partant de ce constat , il en conclut justement que l¹immigration extra-européenne met en cause l¹homogénéité culturelle et l¹identité de la France . Constatant par ailleurs la crise démographique qui touche la France , comme le reste de l¹Europe, il écrit dans un autre livre publié en 2001( Flammarion ­ Mémoire vivante) , en réponse à une question de la journaliste Agathe Fourgnaud ( Si l¹on additionne vieillissement de la population plus problèmes liés à l¹immigration , peut-on imaginer la disparition de la France ? ) : " C¹est une hypothèse , en effet , et un bon sujet pour les historiens . Ce genre de disparition s¹est déjà produit dans le pass銊Le fait qu¹il y ait un problème identitaire fort pour la France est un problème réel. Ce n¹est ni une affaire de démagogie ni une affaire de fanatisme , mais un problème réel . Pour répondre à votre question , il pourrait se faire que la France dans l¹avenir devienne un lieu de résidence , voire de loisirs , en cessant d¹être un centre de puissance et de culture ". Giscard en penseur de la décadence et de l¹identité ! Qui l¹eût cru ?
On se souvient que lors de son septennat Giscard avait accepté la loi sur le regroupement familial concoctée par celui qui est devenu son ennemi personnel , Chirac, alors Premier Ministre ;au cours d¹une émission radiophonique (Res Publica - France-Inter) , en janvier dernier , il a reconnu que cette loi avait été la plus grosse erreur politique qu¹il ait commise , ce qui traduit un grand courage et une grande lucidité . Dans cette même émission , il affirma que l¹insécurité , l¹immigration et l¹identité nationale devaient être les thèmes essentiels à aborder au cours de la campagne électorale de 2002 . Giscard est décidément un homme politique très atypique dans le paysage français et l¹on ne peut que regretter qu¹il ne fût pas candidat à la dernière présidentielle comme il l¹avait envisagé car il nous a privé d¹un débat dépassionné sur le thème de l¹immigration ; il est en effet le seul membre de la classe politique institutionnelle à aborder sereinement ce problème qui est traité de manière hystérique par la classe politico-médiatique . Dans l¹ouvrage cité plus haut , il écrit : " Lorsque les hommes politiques traitent des problèmes de l¹immigration et du racisme ­ problèmes distincts et qu¹il faut éviter de confondre ­ ils ont recours à une approche que leur dicte la facilité : celle de comparer le racisme et la xénophobie de l¹Allemagne hitlérienne et les réactions contemporaines vis-à-vis de l¹immigration .Cette analogie est inexacte , et conduit à des recommandations qui n¹ont pas de chances de guérir le mal ". Giscard partage sur ce point comme sur beaucoup d¹autres l¹opinion de son compère Helmut Schmidt qui dans son avant dernier ouvrage ( " L¹Europe s¹affirme " - Editions de Fallois ­ 2001) abordait déjà la question de l¹immigration et plaidait en faveur de sa limitation. Le même Helmut Schmidt vient de publier un nouvel ouvrage qui n¹est pas encore traduit dans lequel il critique le gouvernement rouge-vert sur sa politique d¹immigration et soutient le candidat CSU-CDU Edmund Stoiber , Ministre-Président du land de Bavière, qui va mener sa campagne principalement sur le thème de l¹arrêt de l¹immigration , en s¹appuyant sur les études du démographe Joseph Schmidt qui a montré que les populations immigrées, y compris les plus jeunes, campent dans leur culture sur le sol allemand.
En ce qui concerne l¹identité de l¹Europe , Giscard a aussi une position très tranchée ; pour lui , l¹Europe ne peut être qu¹européenne , c¹est à dire qu¹il juge indispensable de ne pas laisser adhérer les pays du Maghreb ni la Turquie qui appartiennent à l¹aire civilisationnelle islamique( ces pays n¹ont toujours pas intégré les principes de la démocratie et sont des dictatures à peine déguisées qui peuvent basculer dans l¹islamisme radical dans le futur ; la Turquie est par ailleurs le cheval de Troie des Etats-Unis dont ces derniers veulent imposer l¹entrée dans l¹Union Européenne afin de l¹incapaciter en faisant ainsi de l¹UE un ensemble incohérent géopolitiquement et culturellement ) ; il partage sur ce point l¹opinion de l¹ancien chancelier social-démocrate Helmut Schmidt et celle de l¹ancien ministre des affaires étrangères André-François Poncet.
L¹Europe de Giscard est une Europe pan-européenne conçue comme une union des peuples de culture européenne incluant la Russie dont il souligne la qualité des élites intellectuelles , diplomatiques et techno-scientifiques d¹une part et l¹importance géopolitique d¹autre part (" Son réservoir d¹énergie et de matières premières est le plus important du monde "). " Il faut marquer le territoire ,dit-il, et par la porte ainsi ouverte , on peut apercevoir un paysage du futur : celui d¹une Grande Europe comprenant à l¹ouest l¹Union fédérative européenne, au centre et au nord les Etats membres de l¹Union européenne qui écartent l¹option fédérale, et, à l¹est la Fédération de Russie ". Giscard , tout comme Helmut Schmidt, ne croit pas à la possibilité pour l¹instant d¹une Union politique comprenant l¹ensemble des pays membres de l¹UE ( ce qui sera encore plus impossible en 2004 après l¹adhésion des pays d¹Europe centrale ) , mais plus modestement à une Union d¹Etats gérant des compétences fédératives constituée des seuls Etats les plus motivés qui sont pour l¹essentiel les six du Traité de Rome auxquels pourraient s¹ajouter l¹Espagne. L¹Europe serait ainsi une construction annulaire comprenant : un noyau dur constitué de ceux des pays qui accepteraient le principe de l¹Union politique ( cette union ne serait ni une fédération, ni une union fédérale d¹Etats, ces solutions n¹étant pas à son avis réalisables pour le moment ), un premier anneau constitué des autres membres de l¹UE n¹adhérant pas à l¹Union politique et un second anneau comprenant les autres pays (y compris la Russie ) n¹adhérant pas à l¹UE mais pouvant être liés à elle et /ou à l¹Union politique à différents niveaux ( économique, militaire, culturel, diplomatiqueŠ.). Ce projet peut paraître minimaliste et bien en deçà de ce à quoi nous rêvons ( l¹Union Fédérale des peuples européens ) , mais il a le mérite du réalisme et du pragmatisme. Souhaitons donc à Giscard de réussir à faire accoucher la Convention qu¹il préside de ce projet minimum , faute de quoi l¹UE ne sera qu¹un vaste marché grand ouvert à tous les flux , sans projet politique et soumis à la domination américaine.

Mikael Treguely

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