SYNERGIES EUROPÉENNES - BRUXELLES / MUNICH / KRASNODAR
- JUILLET 2003
Réflexions sur la situation de la Russie, sur la politique internationale et sur les Cosaques
Entretien avec le Colonel Alexis Alexandrovitch ANIKINE, Ataman des Cosaques d'Ekaterinadar
Propos recueillis par Jürgen W. GANSEL
Alexis Alexandrovitch Anikine est né en 1941 dans la région de Rostov, sur les rives du Don. Il a d'abord
étudié à l'école des techniciens de Volskoï pour devenir pilote à l'ar-mée. Ensuite, il a effectué son service militaire dans
une unité déployant des fusées stra-tégiques. A Moscou, il a fréquenté l'académie militaire, plus exactement le dépar-tement
des missiles balistiques, puis est devenu instructeur auprès de la haute école des fusées militaires. Après 31 ans de service,
Alexis Alexandrovitch Anikine a quitté l'armée russe avec le grade de Colonel. En tant que Colonel des Cosaques et qu'Ataman en
campagne des Cosaques du Kouban, il a servi en Moldavie et en Abkhasie. Aujourd'hui, Alexis Ani-ki-ne est l'Ataman de la Communauté
cosaque d'Ekaterinadar et le représentant de l'administra-tion de la région de Krasnodar, position importante pour laquelle il a
déjà déployé une activité intense de publiciste.
* * *
JWG : Pour quelle raison, Colonel Anikine, êtes-vous venu récemment en Allemagne et de quel type sont vos
contacts dans notre pays?
AAA : Ma visite en Allemagne est importante à mes yeux, afin de nouer des contacts avec les forces
patrioti-ques de votre pays. L'histoire de la Russie et de l'Allemagne nous contraint à mieux nous comprendre. La nécessité de
mieux se comprendre est d'autant plus impérieuse aujourd'hui que les Etats-Unis mènent guerre après guerre et qu'ils essaient
d'installer un cordon sanitaire artificiel entre nos deux pays. Aujourd'hui, les gouvernements russe et allemand rapprochent leurs
positions, ce qui est excellent, mais parallèlement à ce rapprochement entre instances officielles, il me paraît bon que les hommes
et les femmes de nos pays, simples citoyens, se rapprochent aussi les uns des autres. Les contacts d'ordre économique sont également
importants. En nouer est également l'objectif de ma visite ici. Pour notre production agricole, nous souhaitons pouvoir dis-poser de
machines allemandes. Ensuite, notre région se trouve sur les rives de la Mer Noire et je voudrais faire ici du lobbying pour notre
tourisme.
JWG : Juste avant que ne se déclenche la guerre d'agression des Etats-Unis contre l'Irak, une guerre qui va à
l'encontre des principes du droit des gens, on a vu se constituer en Europe une alliance informelle, critique à l'égard de
l'Amérique, avec la France, l'Allemagne et la Russie; cette alliance, du moins sur le plan diplomatique, s'est opposée à
l'impérialisme de l'administration Bush. Quelle importance accordez-vous à l'Axe Paris Berlin Moscou pour qu'émerge une Europe
libre, où l'influence délétère des Etats-Unis ne s'exercerait plus?
AAA : Si les forces de la France, de l'Allemagne et de la Russie s'unissent, les Etats-Unis seront contraints
d'agir différemment, si bien que des agressions comme celles qui ont frappé la Yougoslavie et l'Irak ne se repro-dui-raient plus.
Ensemble, nous pouvons devenir suffisamment puissants pour que les Etats-Unis soient isolés sur la scène internationale. En Russie
et chez nous, dans la région du Kouban, nous accordons beaucoup d'importance à cette alliance en germe entre Paris, Berlin et
Moscou.
JWG : Pour l'observateur allemand, le rôle que joue le Président Poutine dans ses rapports avec les
Etats-Unis est peu clair. Malgré qu'il ait apporté son soutien aux initiatives de paix des Français et des Allemands, on constate
qu'il conserve toujours une attitude de dévouement à l'égard des oppresseurs américains. Poutine est-il américanophile par
conviction ou cette proximité qu'il cultive, vis-à-vis des Etats-Unis, n'est-elle qu'une tactique qu'il adopte, vu les faiblesses de
la Russie actuelle?
AAA : Je ne peux pas vous dire, évidemment, ce qui se passe dans la tête de Poutine. Il est le Président et,
moi, je ne peux qu'exprimer des suppositions. Après la chute de l'Union Soviétique, la Russie a fini par avoir le statut d'un pays
du tiers monde. Dans une telle situation, nous avons besoin d'entretenir des contacts politiques et économiques avec les Etats-Unis.
Surtout, nous devons éviter de nous laisser entraîner dans une guerre. Mais, vu qu'Allemands et Russes partagent les mêmes
traditions, nos rapports avec l'Allemagne seront plus aisés, dans tous les cas de figure; elles augurent de meilleures perspectives.
La préférence pour la coopération intereuropéenne est évidente chez nous.
JWG : Dans tous les pays européens, des patriotes luttent pour maintenir l'identité nationale et pour
récupérer l'autodétermination à laquelle tous les peuples ont droit. Quelle est la situation de la Russie qui, depuis
l'effondrement de la puissance soviétique, s'est vue imposer une marchandise
d'importation épouvantable : un capitalisme brutal et une connexion, non moins brutale, aux institutions
internatio-na-les téléguidées par les Etats-Unis, telles l'OMC ou le FMI. Cette connexion n'a-t-elle pas transformé votre pays en
une zone semi-coloniale?
AAA : Les organisations internationales que vous citez ne servent qu'à mettre la Russie à l'encan et à
s'emparer de ses matières premières. Le FMI et l'OMC veulent faire de la Russie une colonie productrice de matières pre-mières et
la maintenir aussi longtemps que possible dans cette situation. Après 1990, des privatisations sau-va-ges ont eu lieu, mais l'on n'a
nullement soutenu l'émergence de nouvelles technologies et l'on n'a pas investi d'ar-gent dans la formation de nouveaux ingénieurs.
Raison pour laquelle nos machines sont démodées. Sur le plan économique, la politique du gouvernement, au cours de ces dix
dernières années, nous a obligés à vivre un dilemme, pour lequel il n'y a aucune solution. L'argent de nos banques a été investi
en dehors du pays et nos concitoyens ont très peur que cette politique de mise à l'encan se poursuive. Justement, il faut que les
moyens financiers, qui nous ont été dérobés, reviennent en Russie.
JWG : Pendant quasiment tout le 19ième siècle, la pensée russe a été marquée par l'opposition entre les
"oc-ci-dentalistes" (socialistes, libéraux et conservateurs modérés) et les "slavophiles", dont les valeurs
cardinales étaient le sang, le sol et le mythe. Qu'en est-il aujourd'hui du paysage intellectuel russe, où les
nationaux-bolcheviques occupent une place bien définie?
AAA : Dans la Russie d'aujourd'hui, le gouvernement agit d'après la maxime suivante : "divide ut
impera" (divi-ser pour régner). Les dominants visent donc à créer un maximum de petits partis concurrents. Il y a environ 160
partis aujourd'hui en Russie, représentant divers courants politiques. Sur les communistes, je dirais ceci : leurs chefs lors des
présidentielles ont purement et simplement capitulé. Les groupements politiques naissent et dis-pa-raissent chez nous très
rapidement. Je ne vois aucune force aujourd'hui -et parmi ces forces, je compte aussi les nationaux
bolcheviques que vous venez de citer- qui soit capable d'améliorer la situation. La poli-ti-que de
"diviser pour régner" se poursuivra après les élections pour la Douma d'Etat qui auront lieu cette année encore. Les
nationaux bolcheviques représentent une organisation très jeune, qui n'a pas encore trouvé son ban et son arrière-ban. Les mass
media les décrivent comme des fascistes, parce qu'ils s'opposent au gouvernement en tant que tel et dénoncent la double nationalité
russe et israélienne de certains membres de ce gouver-ne-ment. Ils pensent que si nous avons un gouvernement russe, ce gouvernement
ne doit être composé que de Rus-ses. Les nationaux bolcheviques ne militent pas pour un retour au système communiste mais pour un
changement du système actuellement existant. A cause des médias, qui leur reprochent d'exciter la population en répandant des
diffamations, ils n'ont pas pu recruter beaucoup de monde.
JWG : Le nationalisme russe s'efforce actuellement d'empêcher tout affaiblissement supplémentaire du pays,
notamment sous la forme de nouvelles sécessions ou d'une islamisation croissante. Person-nelle-ment, vous avez joué un rôle
militaire important dans la guerre en Tchétchénie. Quel jugement portez-vous sur ce conflit tchétchène où se télescopent les
intérêts nationaux de la Russie et le droit à l'autodétermination des peuples du Caucase?
AAA : Le problème tchétchène a émergé dès l'effondrement de l'Union Soviétique et son objet, c'est la
maîtrise des principaux oléoducs qui passent à travers ce territoire. L'argent perçu pour le transport du pétrole via ces
oléoducs est important pour la Russie : quelques familles l'ont empoché!
L'Etat russe n'a jamais vu un rouble de tout cet argent. Le magnat de la finance Berezovski a joué un rôle
capital dans cette affaire. Ces familles, pour des raisons évidentes, se sont mises à jouer la carte du nationalisme tchétchène.
Leurs exigences oscillent désormais entre la revendication d'une autonomie accrue et une sécession de la Fédération russe. Sur
base de ces options, on a chassé la population russophone du territoire tchétchène. A cause de leurs intérêts financiers, ces
familles -je viens d'évoquer Berezovski et sa clique- ont provoqué la guerre de Tchétchènie. La question de l'autodétermination
et de l'indépendance tchétchènes vis-à-vis de la Russie équivaut à se poser la question de savoir si l'on pourra, demain,
détacher la Saxe ou la Bavière de l'Allemagne. Pour tout Allemand raisonnable, il n'en est évidemment pas question! Nous, nous
considérons que la Tchétchènie est partie intégrante de la Russie.
Dans notre région de Krasnodar, 160 nationalités vivent côte à côte en paix. Dans notre région, les gens
veulent tout faire pour éviter que de nouvelles effusions de sang n'affligent encore la Tchétchènie, pour que la paix soit
rétablie le plus vite possible.
JWG : L'impérialisme américain vient de le prouver une fois de plus : à l'heure actuelle, c'est la pure
puis-sance militaire qui permet d'avoir une marge de manouvre en politique. Quel est le rôle que oue
l'armée dans la Russie d'aujourd'hui? L'armée russe a-t-elle une chance, à moyen terme, de se retrouver sur
un pied d'égalité avec les Etats-Unis dans le domaine des technologies militaires et d'obliger ainsi Washington à limiter ses
ambitions?
AAA : Les arsenaux de l'actuelle armée russe sont équipés des armes les plus modernes du 21ième siècle.
Mais la Russie n'a pas la moindre intention de faire la guerre. Nous disposons de suffisamment de ressources et
notre pays, que nous aimons, est grand.
Si une puissance agresse la Russie, nous nous défendrons bravement. Les A-méricains le savent. Lors des
pourparlers de désarmement, nous avons gardé nos armes stratégiques pour pou-voir nous défendre, le cas échéant. Ensuite, les
Américains savent aussi qu'il vaut mieux, pour eux, vivre avec les Russes sur base d'une coexistence pacifique.
JWG : Le célèbre juriste allemand Carl Schmitt, dans l'un de ses écrits, appelait à la constitution d'un
ordre juridique international, basé sur les grands espaces et prévoyant l'interdiction d'intervention pour toute puissance
étrangère, extérieure à ces grands espaces. Les Etats-Unis, en Europe comme en Asie, sont une puissance étrangère à nos
espaces. Pour vous, à quoi doit ressembler un ordre autonome en Eu-rope, assurant à nos peuples la sécurité, tout en s'affirmant
différent de l'OTAN, organe qui exécute servilement la politique commanditée par Washington?
AAA : Il est clair et évident que l'OTAN n'est rien d'autre qu'un instrument des Etats-Unis, qui soutient la
politi-que de Washington, que ce soit en Yougoslavie, en Afghanistan et en Irak. En soutenant la politique améri-cai-ne, les pays de
l'OTAN ignorent, la plupart du temps, les positions des Nations Unies. Pour nous, tout nouvel or-dre viable en Europe doit reposer sur
une coopération accrue entre la France, l'Allemagne et la Russie. Je pen-se que l'OTAN est une instance devenue anachronique. L'Union
Européenne et la Russie doivent signer un ac-cord de sécurité, prévoyant l'assistance et la protection mutuelles. La politique
d'agression, poursuivie par les Etats-Unis, entraîne dans son sillage certains pays de l'OTAN : une telle politique n'a plus raison
d'être, seuls les Etats-Unis en tirent profit.
JWG : Vous êtes Ataman des Cosaques, donc le chef d'une communauté guerrière riche en traditions; pendant
longtemps cette communauté a servi les Tsars pour maintenir l'ordre intérieur en Russie et pour protéger les frontières. Dans la
guerre civile russe, la plupart des Cosaques ont combattu dans le camp des gardes blancs contre le bolchevisme. Quelle est votre
position quant au modèle monarchiste? Pour vous, un nouveau système impérial tsariste est-il préférable à une démocratie
libérale et capitaliste?
AAA : En tant qu'officier russe, qui a servi l'Etat pendant toute sa vie, et qui n'a pas vécu au temps des
Tsars, je ne peux rien dire d'intelligent sur l'ancienne monarchie russe. Mais pour ce qui, dans votre question, concerne la
démocratie libérale-capitaliste, que nous subissons aujourd'hui en Russie, je vous répondrais que je préférerais personnellement
voir advenir un Etat fort, capable de rétablir l'ordre chez nous. Un ordre qui veillerait à ce que notre pays ne soit plus pillé et
grâce auquel le capitalisme sans frein, sans foi ni loi, serait bridé. J'espère que les choses évolueront dans ce sens. Quant à
la forme étatique monarchiste, je ne vois actuellement aucune force politique, aucun mouvement populaire, qui soit capable de
remettre la monarchie en selle. Pour le dire une fois de plus et en d'autres mots : la démocratie russe actuelle, de facture
libérale et capitaliste, est un système criminel, qui a été introduit pour ruiner nos concitoyens et pour piller notre pays; par
conséquent, seul un système fort sera en mesure de rétablir l'ordre. Ensuite, une démocratie normale s'installera.
Mon cour de Cosaque ne bat que pour mon pays et pour mon peuple.
JWG : Pendant la seconde guerre mondiale des unités de volontaires cosaques se sont battues aux côtés de la
Wehrmacht allemande contre l'Armée rouge. A la fin de la guerre, les alliés occidentaux ont livré ces Cosaques à Staline, qui leur
a fait un mauvais sort. Quelle est la situation des Cosaques aujourd'hui, après la fondation en 1990 d'une Fédération cosaque
pan-russe?
AAA : Après la révolution d'Octobre, les autorités soviétiques ont mené une politique qui nous ôtait, à
nous les Cosaques, tout savoir sur nos origines. Les Cosaques ont subi des représailles à maintes reprises. En 1937, les Cosaques
ont reçu l'interdiction de servir dans l'armée, d'étudier dans les institutions universitaires, etc. Des lois scélérates,
dictées par la propagande, ont été imposées, dont l'objectif était de présenter sous un mauvais jour les Cosaques, qui avaient
toujours défendu le pays et ses traditions. A partir de 1990, nous avons commen-cé à réorganiser les communautés cosaques. Nous
nous sommes à nouveau intéressés à notre histoire, à publier des livres pour la réactualiser et à l'enseigner dans nos écoles.
Mais il s'avère extrêmement difficile de refaire un pays normal à partir d'un pays qui a été tarabusté par le communisme. Ils
avaient fait de nos villes et de nos villages des bazars. Ils ont détruit notre système économique particulier.
JWG : Au moins depuis le 11 septembre 2001, le monde entier parle de fondamentalisme et de terrorisme
islamistes. Le flanc sud de la Russie, dans le Caucase, est particulièrement menacé. Comment jugez-vous le danger de l'islamisation
dans les territoires de la Fédération de Russie?
AAA : Je voudrais d'abord dire quelque chose sur notre histoire : parmi les Cosaques, il y avait aussi des
com-mu-nautés de souche caucasienne, converties à l'islam; de même, il y avait des communautés cosaques de Kal-mouks bouddhistes.
Dans le cadre de la camaraderie traditionnelle des communautés cosaques, nous n'avons ja-mais eu de problèmes entre nous. Le
fondamentalisme islamiste actuel -je songe à Ben Laden- n'est jamais rien d'autre qu'une production de la politique extérieure
américaine, mais qui échappe dorénavant à l'emprise de Washington. Les Etats-Unis fonctionnent, sur l'échiquier international,
selon le principe du "diviser pour ré-gner". En Arabie Saoudite, nous trouvons des tendances islamistes radicales, qui ont
infesté certaines com-munautés musulmanes de la Fédération de Russie. Le long de nos frontières dans le Caucase, je ne perçois
pas la situation de manière fort dramatique, parce que les populations musulmanes de cette région savent que cette politique
américaine de "diviser pour régner" n'apporte que des effusions de sang. Je ne crois pas que le fondamentalisme islamiste
dans les régions méridionales de la Russie aura le dessus. Il existe certes, mais non pas par notre volonté. Il n'existe que pour
exciter les populations de la Fédération russe les unes contre les autres.
JWG : Colonel Anikine, je vous remercie bien vivement de nous avoir accordé cet entretien.
(entretien paru dans Deutsche Stimme, http://www.deutsche-stimme.de - juillet 2003).