Septiembre de 2006
Par Jean-Louis Dufour
Cette chronique est la première d’une série de trois, consacrée au bilan de la
guerre du Liban. La deuxième portera sur les faiblesses de l’armée israélienne,
la dernière sur la performance militaire du Hezbollah.
Notre consultant militaire est officier de carrière dans l’armée française, ex-attaché
militaire au Liban, chef de corps du 1er régiment d’infanterie de marine. Il a
aussi poursuivi des activités de recherche: études de crises internationales,
rédacteur en chef de la revue Défense… et auteur de livres de référence sur le
sujet dont La guerre au XXe siècle, Hachette 2003; Les crises internationales,
de Pékin à Bagdad, Editions Complexe 2004
Au Liban, un cessez-le-feu est entré en vigueur. Nombreux sont ceux qui n’y
croient toujours pas. Peut-être ont-ils tort. Israël est un Etat où les
militaires obéissent au politique. Le Hezbollah, de son côté, qui souhaitait
arrêter les combats, a trop prouvé sa capacité à coordonner l’action armée pour
qu’on puisse imaginer une désobéissance dans ses rangs. L’un et l’autre camp ont
intérêt à la trêve. Celle-ci devrait durer… un moment. A l’instant où les
soldats respirent, où les populations cessent enfin de trembler, où l’on peut
réfléchir aux lendemains du conflit, esquisser un bilan n’est pas interdit. Il
suffit d’analyser les faits, d’envisager des perspectives, en réservant pour
deux prochains articles les libertés prises par Israël avec les sacro-saints
principes de la guerre, le talent avec lequel le Hezbollah s’est militairement
organisé pour affronter Tsahal. Quel vainqueur?
Désigner le vainqueur semble aller de soi. D’un bout à l’autre de la campagne,
du 12 juillet, date de la capture de deux soldats israéliens, au 14 août à
l’aube, le Hezbollah a tenu la dragée haute à une armée réputée l’une des
meilleures de la planète. Ce succès militaire obtenu par une milice arabe contre
Tsahal est évidemment sans précédent, à moins d’évoquer la formidable réussite
stratégique qu’avait constitué le franchissement d’assaut du canal de Suez en
octobre 1973 par l’armée égyptienne du président Sadate(1). Pourtant, le fait
d’armes du Hezbollah ne suffit pas à proclamer le vainqueur, ni surtout à
mesurer correctement sa victoire. En comparant les dégâts subis par les
protagonistes, le déséquilibre est flagrant.
En rentrant chez eux, les réfugiés libanais trouvent leurs habitations souvent
ruinées, les entreprises industrielles ou commerciales qui leur permettaient de
vivre, détruites(2). Ces Libanais maudissent Israël mais se demandent sans doute
si le jeu en valait la chandelle. D’un côté, il y a le Liban dévasté, de l’autre,
Israël, où des toitures sont à réparer. A Jérusalem, des têtes vont tomber,
aussitôt remplacées par d’autres, mais l’économie est à peu près intacte, l’Etat
est sauf, la démocratie perdure, la liberté de s’exprimer aussi(3). Au Liban, en
revanche, l’économie, une fois encore, est ruinée pour des années, les
principales infrastructures du pays sont à rebâtir, le gouvernement un instant
uni a aussitôt commencé à se diviser(4). Ce résultat en échange de quoi: des
foules enthousiastes au spectacle de «l’honneur arabe» magnifié, l’attention de
la communauté internationale détournée un moment de l’Iran et de
l’enrichissement de son uranium. Ce sont là deux fruits médiocres d’un mois
d’âpres combats menés partiellement au moins par procuration pour le compte de
l’Iran, comme Israël pour celui des Etats-Unis. Mais il ne faudra pas un mois à
l’Etat hébreu pour effacer toute trace matérielle du conflit. Quant aux Libanais,
tout spécialement les Chiites, ils attendront des années avant de voir
reconstruits les villes et les villages dévastés. Il n’est pas certain que le
Parti de Dieu accroisse ainsi le nombre de ses partisans.
Pour le Hezbollah, d’ailleurs, le pire est peut-être ailleurs. Si une force
internationale s’installe le long de la frontière avec Israël, la milice chiite
sera séparée de son ennemi, empêchée de le toucher directement, hors d’état de
mener pour le compte de Damas ou de Téhéran une autre guerre par procuration;
désormais sans utilité, elle pourrait se voir privée de ses subsides extérieurs.
Hors la gloire, le Hezbollah pourrait avoir tout perdu et d’abord la capacité
financière d’aider ses mandants aux énormes besoins!
Les perspectives sont glauques. Les régimes arabes modérés, souvent alliés des
Etats-Unis, sont en équilibre politique instable. Leurs opinions publiques les
accusent d’avoir implicitement soutenu Israël dans sa volonté d’en finir avec le
Hezbollah, et donc d’avoir trahi la cause arabe. Plus encore, si le Parti de
Dieu parvient à conserver son aura de vainqueur auprès de l’électorat libanais,
de nouveaux succès électoraux joints au dynamisme de leur démographie, vaudront
peut-être aux Chiites de peser enfin, de manière décisive, sur l’avenir
institutionnel du Liban.
Dès lors, le chiisme politique, plus ou moins porté par un impérialisme perse à
peine masqué, serait en mesure de s’affirmer en Irak et au Liban, sans oublier
la Syrie, tenue par les Alaouites, cette secte également hérétique. Il y a là
des ferments de division supplémentaire d’un monde arabo-musulman qui n’en a pas
besoin, avec son lourd cortège de coups d’Etat, de guerres civiles,
d’affrontements internationaux.
Restent enfin la haine ancrée entre le Liban et Israël, le ressentiment des
foules arabes à l’égard d’un Occident peu soucieux de justice et d’équilibre, la
généralisation d’un terrorisme hideux comme un moyen privilégié d’affrontement
entre tenants de civilisations, de cultures et de religions différentes.
Le pire n’est pas certain. Mieux vaut pourtant dépasser dans l’analyse le
constat des balbutiements stratégiques et politiques de l’Etat d’Israël (2e
partie), incapable de trouver dans l’urgence et la précipitation une réponse
adaptée aux savants défis militaires du Hezbollah (3e partie).
Stabiliser la monnaie est tâche délicate en temps de guerre. Pour soutenir la
livre et compenser les sorties de devises, la Banque centrale du Liban a émis
des certificats de dépôts en dollars à souscrire par les banques commerciales.
Dès le début des hostilités, l’Arabie saoudite et le Koweït consentaient un prêt
de 1,5 milliard de $. Les réserves de change ont été ainsi maintenues à 12,5
milliards de $, le niveau d’avant-guerre, sans compter 6 milliards de $ en or.
L’impact du recul des réserves en $ – évalué au 10 août à 900 millions - a été
atténué par un gonflement des actifs ($) lors du 1er semestre 2006. Le taux
directeur (12%) n’a pas dû être relevé. Les banques libanaises, dont les dépôts
atteignent 64 milliards de $ dont 72% en devises, demeurent solvables.
Le service de la dette, (38 milliards de $, 170% du PIB, 40% du budget), est
assuré. «Le Liban», rappelle le gouverneur Riad Salameh, «n’a jamais fait défaut,
les comptes de l’Etat auprès de la Banque centrale sont créditeurs»(5)!
(1) Mais il s’agissait là d’une armée régulière, pas d’une malice
(2) Voir Thomas L. Friedman, The morning after the morning after, The
International Herald Tribune, 12-13 août 2006
(3) En témoigne le fait que jeudi dernier, en pleine guerre, Haaretz,
le grand quotidien israélien de gauche, appelait à la démission du premier
ministre…
(4) L’envoi des 15.000 soldats libanais au Sud Liban n’est pas
garanti, le gouvernement tergiverse
(5) Voir Marc Roche, Grâce au soutien de l’Arabie saoudite et du
Koweït, la livre libanaise reste stable, Le Monde, 9 août 2006
